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  • Photo du rédacteurmutambak96

Samba Bathily ou les tribulations d'un sulfureux requin d'eau douce


Les requins d'eau douce sont des créatures rares mais fascinantes, adaptées à des environnements variables qui leur ont permis de survivre à travers les âges. Parmi eux, le requin bouledogue (Carcharhinus leucas). Sa capacité unique à s'adapter à des conditions variables, du sel à l'eau douce et des environnements riches en oxygène à des zones plus dépourvues d'oxygène, est le fruit d'une évolution millénaire qui lui a permis de prospérer malgré les changements environnementaux drastiques.


Le Tapie africain

Samba Bathily, l'homme d'affaires originaire du Mali incarne cette forme particulière d'adaptabilité, mais dans un contexte beaucoup moins noble.

Propulsé sur le devant de la scène par d'anciens présidents tels qu'Alpha Condé de la Guinée et Macky Sall du Sénégal, Bathily a su tisser un réseau d'alliances politiques qui lui ont ouvert les portes des cercles de pouvoir en Afrique de l'Ouest et au-delà. Cependant, derrière cette façade se cachent des pratiques commerciales douteuses et des accusations de délinquance financière.


Vendeur de réverbères

Surnommé le "Bernard Tapie africain" par le magazine "Jeune Afrique", Bathily navigue depuis une vingtaine d'année dans les eaux troubles de l'Afrique centrale, tissant des relations opportunistes avec des dirigeants politiques influents.

Son passage en RDC est marqué par des contrats de gré à gré lucratifs, notamment le marché de forage de puits d'eau de 71 millions USD dans lequel son partenaire SOTRAD est impliqué et un marché de 13,6 millions de dollars pour des lampadaires à Kinshasa, qui ont suscité des accusations de surfacturation et de corruption. L'Inspecteur général des Finances congolais, Jules Alingete, a exigé la confiscation du passeport de Bathily en raison de ses activités commerciales douteuses, dont la surfacturation des lampadaires au prix exorbitant de 5.200 Usd par unité. Bathily se défend en arguant que les coûts élevés sont dus à des frais douaniers et logistiques, mais les accusations persistent et alimentent les soupçons sur ses pratiques commerciales.


Face à ce scandale financier qui implique Nicolas Kazadi, le ministre des Finances, l'homme d'affaires malien se défend comme un beau diable en arguant que près de 56% du coût d'un lampadaire est ponctionné par la douane et la TVA. Fort de ces chiffres, le vendeur de réverbère estime sans sourciller qu'en RDCongo, il travaille à perte. Avec un bagout peu commun, Samba Bathily affirme que "pour la petite histoire, je n'étais pas venu pour un projet de 2.500 lampadaires, j'étais venu pour un projet beaucoup plus grand. Celui-ci, c'était pour commencer. Et même à l'origine, il était de 10.000 lampadaires". Et du reste dit-il "on parle de 13 millions. Rien que ce que j'ai mis dans les billets d'avion et jets privés pour venir ici ces 5 dernières années, ça dépasse 13 millions. Je suis à plus de 2,8 millions à l'Hôtel Rotana où je loge".

Le fils de l'ancien député Hamala Bathily a réussi à percer le milieu congolais grâce à ses relations politiques et son réseau étendu. Trois ans avant que Félix Tshisekedi ne prenne le pouvoir en République démocratique du Congo, il a rencontré Samba Bathily en Belgique. Ce dernier s'est vanté devant l'opposant congolais de connaître tous les chefs d'État influents en Afrique de l'Ouest, affirmant avoir des relations privilégiées en Guinée, au Mali, au Sénégal et en Côte d'Ivoire, notamment en étant l'ami du Premier Ministre Amhed Bakayoko.


Ces références et la réputation de Bathily sont confirmées par Jean-Claude Kabongo, conseiller chargé des investissements du chef de l'État congolais. Félix Tshisekedi est séduit par le caractère sociable et passionné de Samba Bathily, surnommé Bathio. Toujours à l'affût des opportunités, généreux et passionné de musique congolaise et de cinéma, Samba Bathily possède toutes les qualités qui attirent le successeur de Joseph Kabila. Bathily réussit facilement à s'implanter dans la présidence congolaise où il vend des projets très ambitieux d'énergie renouvelable, de solaires et de cartes d'identité biométriques.

Né à Badalabougou et grandi dans la banlieue chic de la capitale malienne, Samba Bathily renonce rapidement à ses études de droits commencée à l'Université Catholique de Louvain en Belgique. Au bout de deux années, il prétexte un problème de visa pour se lancer dans les affaires. La chance lui sourit quand il fait la connaissance du financier malien Amadou Madani Tall. Ce dernier lui met le pied à l'étrier dans une société américaine du secteur pharmaceutique. Le jeune Bathio est en charge du développement des médicaments génériques au Mali. En 1995, il pénètre le marché guinéen en créant Pharmaguinée. Les affaires sont bonnes.

Début des années 2000, Samba Bathily se lance dans les télécoms.


Dans un premier temps, le jeune homme d'affaires achète des minutes de communication en gros aux Etats-Unis.



En 2004, Samba Bathily crée ADS, Africa Development Solutions. L'entreprise se spécialise dans les secteurs de financement de projets et de conseils, les nouvelles technologies, les télécommunications, l'énergie renouvelable, les médias et l'industrie. La holding ADS constitue un portefeuille de 25 marques présentes dans 18 pays et s'installe à Dakar. Parmi les projets phares figure Solektra interntanional qui lance l'initivative Akon Lighting Africa en partenariat avec le célèbre chanteur sénégalais. Samba Bathily s'appuie sur la notoriété du chanteur.

C'est véritablement en 2010 que la fusée Bathily prend son envol à la faveur de l'accession au pouvoir d'Alpha Conde. Le président guinéen est séduit par le talent et la verve oratoire de Samba Bathily. Les deux hommes se connaisse depuis plusieurs années. Le Professeur Alpha Conde va entretenir une relation quasi-filiale avec Samba Bathily et faire du jeune Malien un homme d'affaires en vue dans la Région. Bathily prend rapidement une grande place au Palais de Sékhoutoureya.


Alpha Conde dans la poche

Le soutien d'Alpha Conde à son jeune poulain est aveugle. Bathio accroche une série de marchés parmi lequel la fourniture et l'installation de 30.000 lampadaires dans certaines localités. Ce projet devait couvrir 33 préfectures et 304 sous-préfecture de Guinée. Samba Bathily arrache le marché au nez et à la barbe des asiatiques.

Le marché qui initialement était de 80 millions USD s'élève à 100 millions USD. A Conakry, on assiste à une véritable levée de boucliers. Face à ses adversaires, Samba Bathily se fend d'une lettre ouverte dans laquelle il affirme n'avoir jamais bénéficié du moindre marché de gré à gré. L'homme d'affaires se dit respectueux des principes de transparence. La réponse de l'ancien ministre de la communication d'Alpha Conde, Alhousseiny Makanera Kaké est cinglante : "En Guinée, les marchés publics sont fermés au Président de la République, sa famille et ses proches. Jusqu'à preuve du contraire, si Bathily a eu de l'argent, il ne l'a pas eu parce qu'il est compétent ou qu'il a du talent; mais parce qu'il a bénéficié d'un rente de situation". L'opposant au président de l'époque affirme que "Bathily a construit sa richesse sur le cadavre des Guinéens".

En dépit de la controverse, Alpha Condé associe Bathily au montage financier des barrages hydroélectrique de Kaleta et de Souapiti. Le président guinéen charge son protégé de discuter avec une filiale du géant mondial China Three Gorges Corporation. Les dossiers aboutissent. Les deux centrales sont achevées, mais aujourd'hui, celle de Souapiti de 450 MG (1,4 milliard USD) n'est exploitée qu'à 50%. La ligne de transport de l'électricité la reliant au réseau est sous-dimensionnée. Les Chinois ont obtenu une concession de 40 années - contre 25-30 ans habituellement - et un prix de vente de l'électricité inférieur aux meilleurs standards. China Exim Bank estime que le montage du projet n'est pas satisfaisant.


Avec l'appui d'Alpha Conde, Bathily continue à étendre son empreinte économique en investissant dans l'immobilier et les industries créatives à travers l'Afrique. Son implication dans des projets majeurs, tels que la rénovation du Palais Mohammed V pour 40 millions USD et la construction de gares maritimes pour 38 millions USD soulèvent des questions sur la légitimité et l'éthique de ses activités commerciales. En 2020, sur décision présidentielle, Bathily obtient l'extension de la corniche Sud de Conakry, évaluée à 200 millions Usd.


Cartes d'identité congolaises

Mais entretemps, l'homme d'affaires ne décroche pas du Mali. En 2015, il aide Oberthur Technologies à obtenir le marché des passeports biométriques maliens. Il dispose du soutien du ministre des Affaires Etrangères français Le Drian. Il dit avoir apporté 20 millions d'euros pour financer l'équipement des ambassades et construire le bâtiment qui abrite les serveurs informatiques. Le partenariat avec Idemia (ex-Oberthur) au sein de Mali Solution Numériques va éveiller les soupçons de la junte militaire malienne. Aujourd'hui, Idemia lorgne le fabuleux marché d'un milliard USD des cartes d'identité congolaises.

En août 2021, Bathily inaugure son hôtel sur l'île Sao Vicente au Cap Vert. Le gratin du show biz' y est invité. Samba Bathily se multiplie dans les investissements immobiliers à Abidjan,Abuja et Dakar. Il lance AfroCreativeEcosystem Capital une initiative visant à soutenir les industries créatives africaines et les startups. L'homme séduit et sait manier les chiffres. Il noue un partenariat avec la Basketball Africa League. En champion de la cause africaine, Samba Bathily est l'un des cofondateurs de l'initiative Afrochampions, plate-forme d'échanges mobilisant les multinationales africaines présidée par le milliardaire nigérian Aliko Dangote.


Si le côté face de Bathio est séduisant, le côté pile l'est franchement moins. De ses industries établies au Sénégal, on retient une usine de montage de kits déplacées du Mali et une unité d'assemblage de vélos. Investissements très limités et très éloignées de l'image de capitaine d'industrie au rayonnement panafricain, affirme la presse internationale. Si son groupe ADS revendique 700 salariés, il s'agit des entreprises partenaires avec lesquelles il est associé. En réalité, Samba Bathily a recruté une quarantaine de personnes parmi lesquelles ses plus proches collaborateurs et les membres de son clan. D'aucuns considèrent que l'homme d'affaires navigue encore dans les eaux informelles et qu'il est loin de manier les codes des grandes entreprises transfrontalières.


Les enquêtes se multiplient. Quelques semaines après la chute d'Alpha Condé, Bathily renie son mentor pour faire allégeance au colonel Doumbia. A Dakar, l'homme d'affaires fait tôt d'oublier le président Macky Sall pour se rapprocher du Premier Ministre Sonko.

Des lampadaires de Bamako à ceux de Kinshasa, le comportement de Bathily illustre les défis persistants de la gouvernance et de la lutte contre la corruption en Afrique, où les liens politiques et les pratiques douteuses continuent de miner la transparence et l'intégrité des marchés publics. Les enquêtes en cours et les réactions des autorités nationales et internationales mettent en lumière l'importance de promouvoir des normes éthiques plus rigoureuses et une reddition de comptes accrue pour préserver la confiance dans le développement économique du continent.

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