Football, marabouts et millions : la République en spectacle
- mutambak96
- il y a 2 heures
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Pendant que les Léopards se qualifient avec courage, le pouvoir se distingue par l’indécence. 17 millions de dollars pour un match, une capitale plongée dans le noir, et un pays abandonné, livré au spectacle. Au Congo, la victoire est sur le terrain. La faillite est au sommet.
Une victoire volée par le pouvoir
Ils ont gagné. Seuls.
Au Mexique, les Léopards ont fait honneur au Congo. À Kinshasa, le pouvoir a fait honneur à lui-même. Car derrière la victoire, il y a les chiffres. Et derrière les chiffres, l’indécence.
17 millions de dollars. Oui, 17 millions de dollars américains pour un match de qualification. Dans un pays où l’électricité est un luxe. Dans une capitale où la majorité de la population n’a même pas pu regarder le match faute de courant. Dans un pays où l’on meurt de faim, mais où l’on célèbre avec faste.
Budimbu ou l’économie du scandale
Le ministre des sports, Didier Budimbu, fidèle à sa réputation de gestion spectaculaire, et désormais cerné par les soupçons s’est surpassé. Après les opérations de sponsoring à coups de millions vers Monaco, Milan et Barcelone — opérations aujourd’hui dénoncées par des compatriotes congolais comme des mécanismes de blanchiment d’argent, pendant que le parquet financier français s’active, que la justice monégasque est saisie et que le FC Barcelone lui-même doit s’expliquer sur l’origine de fonds venus d’un des pays les plus pauvres du monde — le voilà désormais chef d’orchestre d’une nouvelle partition : le football mystique. Ce n’est plus un soupçon. C’est un système.
Dans le détail, le scandale devient caricature. 1,8 million de dollars pour affréter un avion. Un simple vol. Et encore, il faut remercier le sens de la « rigueur » gouvernementale : le vice-premier ministre des transports, Jean-Pierre Bemba, avait proposé son propre avion pour la modique somme de 2,5 millions. Un appel d’offres entre amis. Une concurrence loyale. Une République exemplaire. Budimbu a trouvé cela excessif. On respire.
La République des féticheurs
Mais le sommet du ridicule est ailleurs. 100 000 dollars par joueur. Pas pour la performance. Pas pour la préparation. Non. Pour les féticheurs. Dans un État qui se prétend moderne, constitutionnel, institutionnel, on mobilise des fonds publics pour financer des rituels mystiques. À ce stade, ce n’est plus de la gestion. C’est une farce nationale.
Kinshasa dans le noir
Et pendant ce temps-là ? Kinshasa est restée dans le noir. Un peuple plongé dans le noir pour mieux éclairer les excès du pouvoir. Pas métaphoriquement. Littéralement. Une grande partie de la capitale – là où vivent les plus pauvres - est restée dans l’obscurité toute la nuit, incapable de regarder son équipe nationale jouer, pendant que ses dirigeants financent des charters à millions et distribuent des enveloppes à six chiffres à des marabouts.
Un président en parade
Mais la nuit n’était pas faite pour dormir. Elle était faite pour parader. En pleine nuit, Félix Tshisekedi est sorti. Pas pour gouverner. Pour célébrer. Toit ouvert. Bras levés. Regard distribué à gauche, à droite. Un empereur en tournée. Une scène d’un autre âge. Un Néron congolais, sillonnant sa ville — non pas en flammes, mais en ruines — sous les acclamations d’une foule abandonnée, affamée, désespérée, qui n’a plus rien, sinon le droit d’applaudir. Kinshasa, capitale sale, abandonnée, sinistrée…mais éclairée, pour une nuit, par les gyrophares du pouvoir. Un pays où 27 millions de citoyens souffrent de la faim. Un pays où 5 millions d’enfants sont frappés par la malnutrition aiguë. Un pays sans routes. Sans eau. Sans électricité. Un pouvoir qui parade pendant que le pays s’effondre n’est plus un pouvoir. C’est une illusion en mouvement.
Champagne d’État, peuple affamé
Et comme toute mascarade doit se prolonger, le lendemain, on remet ça. Direction la Cité de l’Union africaine. Toujours plus de faste, toujours moins d’Etat. Un palais présidentiel où l’on a déjà englouti plus de 200 millions de dollars de “réhabilitation”. Pour quoi ? Pour des agapes. Des célébrations. Des discours. Du champagne à flot. Pour réunir les chefs des institutions. Pour célébrer ce qui n’a pas été construit par eux. Et surtout pour masquer l’essentiel.
Car la vérité est là. Cette mise en scène n’est pas une célébration. C’est une diversion. Et cette diversion a un nom : l’échec. Une tentative de masquer une gouvernance catastrophique. Un pays en guerre classé parmi les plus corrompus du monde. Un État incapable de produire des résultats, mais parfaitement capable de produire du spectacle. Dans ce pays, on ne gouverne pas. On célèbre. On ne planifie pas. On parade. On ne construit pas. On consomme.
Quand le peuple cesse d’être spectateur
Mais attention. Il y a toujours un moment où le peuple cesse d’être spectateur. Un moment où il ne regarde plus. Un moment où il ne supporte plus. Un moment où il ne pardonne plus.

Un peuple peut être pauvre. Un peuple peut être privé. Un peuple peut être humilié. Mais il n’est jamais définitivement soumis. À force de le réduire à applaudir pendant qu’on le dépouille, à force de transformer sa misère en décor et sa dignité en variable d’ajustement, le pouvoir oublie une vérité que l’histoire ne cesse de rappeler : un peuple chosifié finit toujours par redevenir un peuple debout. Il n’y aura plus de spectacle, il n’y aura plus d’illusion.
Et ce jour-là, ce ne seront pas des chants, ce ne seront pas des klaxons, ce ne seront pas des cortèges. Ce sera une rupture. Une rupture nette. Brutale. Irréversible. Car on ne gouverne pas indéfiniment contre un peuple. On ne parade pas éternellement au-dessus d’un pays qui s’effondre. On ne joue pas impunément avec la faim, la dignité et la colère. Il arrive toujours un moment où le réel rattrape la mise en scène.
Félicitations aux Léopards. Eux jouent pour le Congo. Les autres jouent avec. Mais le peuple, lui, ne joue pas. Et le jour où il décidera d’entrer dans la partie, les illusionnistes en auront pour leur compte !




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