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Golf de Kinshasa : les grands prédateurs sortent du bois pour deux milliards de dollars

  • Photo du rédacteur: mutambak96
    mutambak96
  • il y a 4 heures
  • 8 min de lecture

Enquête sur une captation foncière au sommet d’un État qui confond la République, la banque et la spéculation.


Pendant que l’Est du pays brûle, que des millions de Congolais dorment sous des bâches, que plus de vingt-sept millions d’entre eux souffrent de la faim et que les humanitaires raclent les fonds de tiroir pour éviter la catastrophe, une poignée d’hommes, bien installés au sommet de l’État, s’affaire en silence. Non pour secourir la Nation — mais pour s’approprier ce qu’il reste de valeur dans la capitale.

Kinshasa est encerclée, l’armée demande des moyens, les hôpitaux manquent de tout ; à l’abri des salons feutrés, une coalition d’élus, de diplomates, de banquiers et d’intermédiaires découpe, lotit, distribue. Le Golf de Kinshasa est leur nouvelle proie.

Il existe des affaires qui révèlent un régime mieux qu’un discours, mieux qu’un scandale : elles en donnent la radiographie. Celle-ci est de celles-là.


Un site, une ville, une nation


Cinquante-cinq hectares au cœur d’une capitale étouffée. Dix-huit trous. Le dernier grand poumon vert d’une métropole livrée à la bétonisation anarchique. Un patrimoine centenaire. Et, soudain, autour de ce lieu, le ballet trop bien connu des convoitises — ministres, banquiers, diplomates, hommes de l’ombre. La prédation avance masquée, mais elle avance.

Dans un mépris total des règles de transparence, l’opération évaluée à deux milliards de dollars est pensée comme un lotissement de prestige en pleine Gombe, avec relégation du golf vers la Nsélé, sur fond de rumeurs insistantes d’un accaparement orchestré par la famille présidentielle et ses affidés. Ce n’est plus de l’urbanisme. C’est du pillage habillé en modernisation. Ce n’est plus de la planification. C’est de la prédation.

Les salons bruissent, les mémos circulent, les plaquettes d’investisseurs s’échangent. Chaque trou du parcours est évalué à deux hectares au cœur de la capitale. Dans ce puzzle macabre, chaque nom vaut son pesant d’or — et chaque nom engage la République.


Un casting de la prédation


M. Patrick Muyaya. Ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, voix officielle de l’État. Le beau-fils du Vice-Premier ministre du Budget, Adolphe Muzito, fait partie des bénéficiaires pressentis du projet, précisément sur les trous 15 et 16 — chaque trou valant deux hectares au cœur de Kinshasa. Qu’il soit demain blanchi ou confirmé importe presque peu : le simple fait que son nom apparaisse dans un dossier aussi sensible est, en soi, un signal d’alarme. Un porte-parole du gouvernement n’a pas à figurer, même de loin, dans les plans de lotissement d’un espace public stratégique.

Lorsque la parole publique et l’intérêt privé cessent d’être distincts, la frontière n’est pas brouillée : elle est abolie. Reuters décrit Muyaya depuis des années comme l’une des voix centrales du pouvoir Tshisekedi. Le voir cité dans un tel montage n’est pas un détail : c’est un mode de gouvernement.


M. Joël Mbele. Il apparaît dans la plaquette destinée aux investisseurs sous l’innocente initiale « Joël M. », comme si une initiale pouvait effacer une fonction. Or la fonction est, elle, parfaitement publique : le site officiel du ministère des Affaires étrangères le présente noir sur blanc comme directeur de cabinet adjoint de la ministre Thérèse Kayikwamba Wagner. Selon les éléments en circulation, c’est lui qui assure le contact avec les investisseurs et fait visiter le site.

Voilà donc un haut collaborateur de la diplomatie congolaise transformé en courtier foncier. Ce glissement de la diplomatie à l’intermédiation immobilière n’a rien d’une polyvalence : c’est une confusion structurelle entre l’État et le marché, entre la fonction publique et la commission privée. Qu’un haut collaborateur des Affaires étrangères se retrouve au centre d’une opération spéculative visant le dernier poumon vert de la capitale dit assez la décomposition de l’éthique publique.


Mme Thérèse Kayikwamba Wagner. Son nom n’est pas cité parmi les instigateurs, et il serait injuste de l’y inscrire sans preuve. Mais son cabinet apparaît, selon le mémo, comme l’un des vecteurs de diffusion prématurée du projet, et la ministre n’est pas une figurante. Que son cabinet surgisse dans une affaire de spéculation foncière crée une responsabilité politique : la ministre doit à la Nation des explications. Dans un État normal, l’appareil diplomatique n’a pas vocation à servir de sas feutré à une spéculation foncière de luxe.


M. Rahim Dhrolia. Son nom revient, dossier après dossier, marché après marché. Africa Intelligence a fait état de critiques et d’une enquête parlementaire autour de l’attribution du marché de la centrale Nzilo II à un consortium qu’il dirigeait ; d’autres publications l’associent à l’aérogare de Kolwezi et à la modernisation de N’djili. Ces éléments ne valent pas condamnation. Ils valent avertissement. Ils dessinent le profil d’un homme d’affaires qui prospère au voisinage des marchés publics, dans ce triangle congolais bien connu où l’appel d’offres, la proximité politique et la rente se rencontrent plus sûrement que la concurrence loyale.


M. Jean-Claude Kabongo. Décrit par Africa Intelligence, dès 2020, comme l’émissaire du pouvoir congolais auprès des entreprises ; épinglé par Mediapart, dans le cadre de l’enquête Congo Hold-up, parmi les collaborateurs du président ayant continué à faire des affaires après leur entrée à la présidence, au risque manifeste du conflit d’intérêts. Toujours ce même profil : l’homme de l’entre-deux, officiellement au service de l’État, officieusement en circulation permanente entre puissance publique et gains privés. JCK se place, aux côtés de M. Dhrolia, parmi les investisseurs déjà associés aux dignitaires du régime. La substance est documentée ; l’invective n’est pas nécessaire.


Le cousin de Corneille Nangaa et le frère de Tshisekedi


Les deux dernies protagonistes cités dans ce dossier mettent en lumière l’opacité des réseaux de corruption et de trafic d’influence qui opèrent en RDCongo. L’un est un haut cadre de la banque apparenté au chef de la rébellion et l’autre n’est autre que le frère du président chargé de la sécurité présidentielle.


M. Jok Oga. Voilà le pivot du dispositif — le cœur noir du dossier, là où s’opère la jonction Cercle – Banque – Pouvoir. Les sites du Cercle de Kinshasa et du Golf Club le présentent comme président du Cercle, coopérative qui a pour mandat théorique de protéger le site. Les communications de Rawbank le situent, en parallèle, au sein de la direction des Corporate Affairs — c’est-à-dire aux manettes des relations institutionnelles entre la banque et les centres de décision politique.

Un même homme garde la porte et détient la clé : à la tête de la structure censée protéger le site, et interface d’une grande banque dans un environnement où argent, foncier et politique s’entremêlent sans contrôle. À cela s’ajoute, selon plusieurs sources concordantes, un lien familial direct avec M. Corneille Nangaa — dont la seule mention, dans le contexte sécuritaire congolais actuel, devrait imposer aux régulateurs un niveau d’exigence maximal. La parenté ne vaut pas culpabilité. Mais il impose une vigilance que personne ne semble exercer.


M. Jacques Tshisekedi fait partie des bénéficiaires directs pressentis du lotissement. À ce stade, l’allégation appelle vérification contradictoire ; nul ne saurait l’acter comme preuve. Mais l’allégation est lourde, explosive, et chacun mesure le poids politique d’un tel nom dans une telle affaire. Si elle devait se confirmer, le Golf de Kinshasa cesserait d’être le théâtre d’un appétit immobilier : il deviendrait le miroir exact d’un régime où la proximité avec la magistrature suprême n’est plus une charge — mais la principale clé d’accès au patrimoine commun.


Le prototype d’une corruption


Devant pareils prédateurs, tout est à portée. Vu leur position au sommet de l’État et les moyens colossaux qu’ils mobilisent, l’administration, la justice, les services, les régulateurs : aucun rouage ne leur résiste. Leur argent achète les fidélités. La justice est à leurs pieds. Les contrôles s’endorment dès qu’ils paraissent ; les procédures se taisent dès qu’ils ordonnent ; les administrations délivrent leurs cachets quand ils l’exigent.

Ce dossier n’est pas une affaire parmi d’autres. Il en est le prototype. Le prototype d’une corruption congolaise méthodique, qui ne s’embarrasse plus du clandestin parce qu’elle dispose des leviers : la rencontre, en un même point de la capitale, de l’argent privé, de la fonction publique et de la complaisance institutionnelle.


Les cinq griefs du dossier


Pour Théodose Kimvayi, lanceur d’alerte d’une ONG congolaise engagée dans la lutte anti-corruption, ce dossier ramasse en un seul lieu cinq griefs qui structurent depuis des années la dénonciation citoyenne. Joint par nos soins, il les expose sans détour : « Le premier, déclare-t-il, vise un pouvoir qui a cessé de distinguer l’intérêt général de son propre portefeuille. Le deuxième porte sur le Cercle de Kinshasa lui-même — structure coopérative née pour protéger un site symbolique, autrefois rempart des grandes compagnies et des personnalités respectées — et devenu, entre les mains actuelles, la porte d’entrée méthodique de l’opération. Le troisième concerne une grande banque de la place : si les allégations du mémo venaient à se confirmer, sa réputation internationale se trouverait engagée au service d’une opération spéculative au cœur politique du régime. Le quatrième vise les ministres, directeurs de cabinet et conseillers dont les noms apparaissent ici : ils confondent la puissance publique avec un portefeuille immobilier privé, et transforment leurs fonctions en passe-droits parcellaires. Le cinquième — le plus politique — met en cause un régime qui gouverne en période de guerre comme s’il gouvernait en temps de foire : en découpant la capitale plutôt qu’en défendant le pays. »

Et M. Kimvayi de conclure : « Tant qu’aucun de ces cinq griefs ne recevra de réponse claire, le dossier du Golf restera, pour nous, le révélateur d’un système. »


Une radiographie du régime


Ce qui rend ce dossier si grave n’est pas seulement la perspective de voir disparaître un poumon vert. C’est la composition du réseau. Un ministre porte-parole. Un directeur de cabinet adjoint aux Affaires étrangères transformé en guide foncier. L’ombre d’un cabinet ministériel. Le président du Cercle cumulant les fonctions bancaires. Des opérateurs privés rodés aux marchés sensibles. Un émissaire présidentiel recyclé en intermédiaire permanent. Et, au bout de la chaîne, un nom présidentiel qui, s’il devait être confirmé, transformerait l’affaire en pièce à conviction constitutionnelle.

Ce n’est pas une affaire foncière. Ce n’est pas une opération immobilière. C’est un système. C’est la radiographie d’un régime.

Le Golf de Kinshasa n’est pas menacé par la fatalité urbaine. Il est menacé par une coalition de puissances qui ne distinguent plus l’intérêt général de leur portefeuille.

À Kinshasa, on ne gouverne plus la ville : on la découpe. On ne protège plus le patrimoine : on le valorise pour quelques-uns. On ne sert plus la République : on la convertit en parcelles.


Trois demandes : la voix d’un avocat d’affaires


À ces cinq griefs répondent trois demandes très précises. Nous les avons soumises à un avocat d’affaires inscrit au barreau de Kinshasa, rompu aux montages OHADA et aux contentieux fonciers de la capitale, qui a accepté de nous parler sub conditione, sous le couvert de l’anonymat. Pour lui, ces demandes n’ont rien de polémique : elles relèvent du fonctionnement ordinaire d’un État de droit.

« La première, explique-t-il, c’est la suspension immédiate de toute opération d’aliénation, de lotissement ou de cession, directe ou indirecte, portant sur le site du Golf de Kinshasa, dans l’attente d’un inventaire contradictoire. Tout acte passé en l’état serait fragile, sinon attaquable. La deuxième, c’est l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire aux pouvoirs judiciaires étendus, chargée d’établir la chaîne des responsabilités, d’auditer les flux financiers et d’entendre sous serment les dirigeants et fonctionnaires cités, ainsi que les institutions bancaires concernées. Sans cela, on instruira l’affaire à l’envers — par la rumeur plutôt que par le droit.  La troisième, c’est la publication intégrale des documents du projet, des bénéficiaires effectifs, des montages sociaux et des garanties, au nom du droit à l’information que s’est reconnu une République qui se prétend transparente. Une opération de ce gabarit ne peut se nouer dans l’obscurité contractuelle. »

Et notre interlocuteur d’ajouter, en guise d’avertissement professionnel : « Tant que ces trois demandes ne sont pas satisfaites, aucun investisseur sérieux, aucun bailleur international, aucun cabinet de conseil rigoureux ne peut s’associer à ce dossier sans engager sa propre responsabilité. »


Le jour où le golf tombera


Le jour où le Golf tombera, s’il tombe, ce ne sera pas seulement un terrain qui disparaîtra. Ce sera la preuve définitive qu’à force de tout considérer comme vendable, un régime finit toujours par se vendre lui-même.

Les auteurs de cette saignée immobilière pensent opérer dans le silence des salons. Qu’ils se détrompent. Leurs noms sont désormais écrits, imprimés, diffusés. Les sources existent. La Nation regarde.

Et cette fois, ils ne pourront plus prétendre qu’ils n’avaient pas été vus.

 
 
 

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