Rahim Dhrolia ou la chronique d’un affairisme d’Etat
- mutambak96
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Comment un homme d’affaires épinglé par Congo Hold-up est devenu l’architecte attitré des rétrocommissions du régime Tshisekedi — du palais Bemba aux villas Suminwa, des immeubles Muyaya à Bandalungwa à l’Assemblée provinciale de la gouverneure Masuka. Quand la commande publique finit en patrimoine privé.
Kolwezi, 11 juin 2025 - la scène qui a tout révélé
Ce jour-là, devant le Président de la République, la Première Dame, la Cheffe du Gouvernement, un parterre de ministres et de parlementaires, un homme d’affaires indo-canadien jusque-là discret prend la parole. Rahim Dhrolia inaugure l’aérogare internationale de Kolwezi — huit mille mètres carrés, un million de passagers par an. Il remercie, l’émotion dans la voix, « Son Excellence Monsieur le Président de la République pour Son engagement sans faille en faveur du développement ». Il salue la gouverneure du Lualaba, Fifi Masuka Saini, « véritable architecte de la transformation » de la province. Ce qu’il ne dit pas, et que ces lignes vont dire à sa place, c’est ce que cette aérogare coûte réellement à la République — en argent, en silence, en reddition.
Du Gujarat à Kinshasa : la dynastie Dhrolia
Rahim Dhrolia est né au Gujarat, a étudié à Toronto. Il est, dans la langue froide du droit, un étranger — un citoyen canadien dont la République démocratique du Congo est devenue, depuis une décennie, la principale scène d’enrichissement. Il vit entre l’Inde, le Canada et Kinshasa, évite de parler, passe inaperçu. Sauf à Kolwezi, où il prit la parole parce qu’il y avait quelque chose d’historique à inaugurer — et quelqu’un d’historique à remercier.
Son père, Roshanali Umedali Dhrolia — dit « Papa Dhrolia » —, ancien associé de Hewa Bora et actionnaire de la défunte Banque Congolaise, est décrit par d’anciens partenaires comme un homme « qui prêtait à deux pour cent par mois » et qui « avait toujours de l’argent disponible ». Des sommes considérables, en liquide, venues d’on ne sait où. Une source issue des milieux d’affaires de Kinshasa livre la généalogie sans fard : « Au début, il n’y avait que Papa Dhrolia. C’est quand la deuxième génération, formée à l’étranger, s’est impliquée que tous les amis de ce groupe sont devenus millionnaires. » Cette deuxième génération a un visage. C’est celui de Rahim Dhrolia.
Vinmart : un conglomérat fantôme à actionnariat mauricien
Vinmart. Voilà le nom que porte, officiellement, l’empire Dhrolia. Une vingtaine de sociétés dans les mines, l’énergie, le bâtiment. Un conglomérat, affirme Rahim Dhrolia, « fondé en Tanzanie en 1997 » — information qu’il a lui-même fait disparaître de son site, mais qui subsiste, oubliée, sur ses réseaux sociaux. Étrange Tanzanie, dans laquelle le groupe n’a, à ce jour, aucune activité référencée. Étrange fondation, dont son propre site assure aujourd’hui qu’elle n’est « pas une entité corporative avec des actionnaires, mais un nom donné à un groupe de sociétés ».
Quand une entreprise refuse le statut d’entreprise, c’est qu’elle a quelque chose à dissimuler
Ce qu’elle dissimule a un nom : Passiflora. Société mauricienne, domiciliée sur une île tout juste sortie de la liste grise des paradis fiscaux européens, détenue par les familles Chug, Dhrolia et Rai. C’est Passiflora qui, selon les données de la Banque mondiale elle-même, est l’actionnaire principal des sociétés phares du groupe. Un cœur opaque, logé loin, exonéré de tout ce que la République congolaise pourrait un jour en demander.
Congo Hold-up : 350 millions de dollars, et le 188 avenue Basoko
En 2021, la plus grande fuite de documents bancaires de l’histoire africaine — trois millions et demi de pièces de la BGFIBank — révèle qu’un réseau clandestin a fait transiter par la RDC, entre 2015 et 2019, près de 350 millions de dollars vers des comptes étrangers. Neuf sociétés éphémères, aux noms innocents — Nizal, Aliya, Nil Shop, SMB, Boboto, Mapendo, Tuendeleye, DK Doing Business, Karibu — déposaient en liquide, à Kinshasa, Lubumbashi et Mbuji-Mayi, avant de virer les fonds, par « petits » paiements fractionnés, vers les Émirats, Hong Kong, la Chine, les Îles Vierges.
Le service de conformité de la BGFI Europe, à Paris, a établi par écrit que ces sociétés présentaient les mêmes caractéristiques techniques que celles de Congo Futur — nébuleuse sanctionnée par Washington pour financement du Hezbollah.
L’une de ces sociétés, Aliya, est officiellement domiciliée au 188 avenue Basoko à Kinshasa. À la même adresse sont logées la Société Immobilière Khasam (Simkha) gérée par Roshanali Umedali Dhrolia, et Safricode, la société immobilière de Sajid Dhrolia, cousin de Rahim. Que les Dhrolia veuillent bien nous dire, alors, quel concours de circonstances loge trois cousins du même village du Gujarat à la même adresse, au même numéro, sous la même plaque.
La Banque mondiale, complice involontaire
Le 25 juillet 2014, la Société Financière Internationale, filiale de la Banque mondiale, accorde un prêt de dix-huit millions de dollars à Terra SPRL et à AMCC — deux sociétés du groupe Vinmart dédiées au maïs katangais — après « un rigoureux processus de due diligence ». Deux ans plus tard, selon Congo Hold-up, des sociétés aux noms presque identiques — Vinmart Limited, Vin Mart HK Limited, Vin Metal Synergies FZCO, Metmin SA PTY LTD — reçoivent, en vingt-et-un virements fractionnés « pour ne pas attirer l’attention », un million trois cent mille dollars. Les motifs invoqués sont d’une poésie dérangeante : achats de canapés, de téléphones, de parfum, d’additif alimentaire. Rien qui corresponde à l’activité d’un groupe minier. À Washington, la Banque mondiale n’a, à ce jour, ni suspendu ses engagements, ni rouvert d’enquête.
La méthode : marché public, cash, immeuble privé
Tout cela n’était encore que la toile de fond. À partir de 2019, avec l’installation du pouvoir actuel du clan Tshisekedi, le dispositif Dhrolia change de dimension. Le mécanisme, simple et redoutable, tient en trois temps.
Premier temps. Un marché public est attribué à une société Dhrolia dans des conditions qu’aucun appel d’offres loyal n’aurait validées. Trois hôtels Accor en 2019. L’aérogare internationale de Kolwezi en 2025. Le siège de l’Assemblée provinciale du Lualaba. La modernisation de l’aéroport de N’djili, arrachée à l’entrepreneur turc Turhan Mildon pourtant soutenu par Ankara — Africa Intelligence l’a confirmé en mars 2026.
Deuxième temps. La surfacturation. À N’djili, l’option techniquement réaliste présentée par la concurrence était estimée à cent cinquante millions de dollars. Le marché attribué à Dhrolia en coûtera plus de cinq cents millions. Trois cent cinquante millions de différence. Un opérateur qui a refusé l’aventure a livré le tarif : « Quinze pour cent du montant total du marché. Pour couvrir cette commission, il aurait fallu surfacturer de manière grotesque. J’ai préféré me retirer. » Dhrolia ne lésine pas sur les montants puisque la facturation est établie en concertation avec les bénéficiaires.
Troisième temps — et c’est ici que le dispositif devient criminel au sens propre. La rétrocommission ne circule plus seulement en numéraire. Elle se matérialise en immeubles privés, construits par Rahim Dhrolia lui-même pour les décideurs publics qui lui ont attribué le marché. L’argent ne passe plus par la mallette. Il passe par le permis de construire.
Et l’énergie ? Nzilo II, le marché katangais qui faillit déclencher une enquête parlementaire
À l’aviation, à l’hôtellerie et à l’immobilier de luxe, il faut ajouter l’énergie. Africa Intelligence l’avait rapporté dès le début des années 2020 : le marché de la centrale hydroélectrique de Nzilo II, au Katanga — pièce maîtresse de l’alimentation des opérateurs de cuivre et de cobalt qui font la richesse minière du pays — fut attribué à un consortium dirigé par Rahim Dhrolia. L’attribution suscita des critiques telles qu’une enquête parlementaire fut envisagée, puis enterrée. Les conditions de l’appel d’offres, le degré réel d’expertise hydraulique des sociétés adjudicataires, le calendrier des décaissements et la nature des garanties consenties par la République congolaise restent, à ce jour, sans réponse publique.
Aviation, hôtellerie, immobilier, énergie. La République comme commande publique disponible — quel que soit le secteur, quel que soit le savoir-faire. À Lubumbashi, on appelle cela la « polyvalence Dhrolia ». À Kinshasa, on commence à l’appeler autrement.
Les rétrocommissionnés : Bemba, Suminwa, Muyaya, Masuka
Qui sont les bénéficiaires ?
Jean-Pierre Bemba, vice-Premier ministre chargé des Transports, coordonne la machine. Le palais qu’il se fait édifier dans la baie de Ngaliema, sur l’ancienne clôture de la résidence de Joseph Kabila, serait — selon les éléments convergents réunis — le fruit direct de la rétrocommission sur N’djili. Jeune Afrique a cartographié le chantier : protégé par des militaires, accès bloqué.
Judith Suminwa Tuluka, Première ministre, verrait plusieurs immeubles édifiés pour son compte par les équipes Dhrolia — elle figurait au premier rang à l’inauguration de Kolwezi, remerciée nommément par l’homme d’affaires.
Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, verrait Dhrolia bâtir, dans sa propre circonscription électorale de Bandalungwa, des immeubles dont la finalité reste à préciser. Le même Muyaya figure déjà parmi les bénéficiaires pressentis du lotissement du Golf de Kinshasa. La récurrence d’un même ministre dans deux dispositifs distincts de prédation n’est plus une coïncidence : c’est une méthode.
Fifi Masuka Saini, gouverneure du Lualaba, entretient avec Dhrolia des relations d’une étroitesse telle que ses proches, dans les conversations privées, parlent désormais de collusion. Le bâtiment de l’Assemblée provinciale du Lualaba ? Dhrolia. L’aérogare de Kolwezi ? Dhrolia. La concession dormante de dix-neuf hectares jouxtant le Pullman Karavia ? Dhrolia encore.
Et, au bout de la chaîne, la famille présidentielle elle-même. Jacques Tshisekedi, frère cadet du chef de l’État, coordinateur de la sécurité de la présidence, déjà cité par Africa Intelligence dans la délégation à Ankara de début 2026, déjà nommé dans le dossier du Golf de Kinshasa : point d’articulation ultime d’un dispositif qui, pour durer, doit pouvoir compter sur la protection du sommet.
Waterfront Villas : la prédation finale aux portes des ambassades
Aux Waterfront Villas, sur les berges du fleuve Congo, à deux pas des ambassades, la filiale ImmoRose du groupe Dhrolia édifie trente-et-une villas de luxe « les pieds dans l’eau », en violation ouverte de la loi foncière du 30 décembre 2025 qui interdit aux étrangers les concessions en zone frontalière, en violation de l’article 40 du Code de l’eau qui impose une bande inconstructible de cent mètres, sans étude d’impact environnemental, alors même que la canalisation DN750 qui alimente en eau potable quatorze communes de Kinshasa passe sous les fondations des villas.
Huit ambassades — Allemagne, Suisse, Belgique, Canada, Chine, États-Unis, Royaume-Uni, Union européenne — ont protesté par note verbale du 24 mai 2023. Relance le 27 juillet. Nouvelle lettre le 28 octobre 2024 dénonçant le « cauchemar » des nuisances et la « privatisation des berges par des constructions dont la légalité n’a toujours pas été démontrée ». Pius Muabilu, alors ministre de l’Urbanisme, « a séché le rendez-vous » qu’il leur avait accordé. Le bateau de l’ambassade d’Allemagne a dû être déplacé de deux kilomètres.
Le ministre provincial de l’Environnement, Léon Mulumba, reconnaît son impuissance : « Il a la force avec lui, je ne peux pas aller là où ils ont placé des militaires, je dois protéger ma vie. » C’est sur ces mêmes rives que le général-major Ephraïm Kabi Kiriza, commandant de la Garde républicaine, se fait édifier deux résidences. Et c’est par cette rive que Marcel Malanga et ses acolytes ont tenté de fuir lors du coup d’État raté du 19 mai 2024. Une zone d’État dans l’État, protégée par la force, interdite à l’État lui-même.
Le silence assourdissant des bailleurs
Huit ambassades ont protesté. La Banque mondiale n’a rien dit. Le groupe Accor, qui a confié à Dhrolia la construction de trois hôtels en 2019, n’a rien audité. Samsung — dont de fausses factures aux logos pixelisés ont servi, selon Congo Hold-up, au blanchiment de dix millions de dollars — n’a rien répondu. Les banques de la place n’ont rien bloqué. Passiflora n’a rien publié. L’IFC a répété ses éléments de langage.
Pour comprendre cette inertie en chaîne, nous avons sollicité Anatole Tshibuyi, haut fonctionnaire du ministère des Finances qui suit, depuis une décennie, les contentieux d’investissements internationaux à Kinshasa. Il a accepté de répondre sous couvert d’anonymat — son nom a été modifié.
« Comment expliquez-vous le silence de la Banque mondiale, qui a prêté dix-huit millions de dollars en 2014 aux sociétés Terra et AMCC du groupe Vinmart ? »
— Je ne l’explique pas, je le constate. Depuis 2021, la Société Financière Internationale aurait dû rouvrir son dossier. Rien. Huit années que les questions sont publiques : pas un communiqué, pas une mission. Dans n’importe quelle banque de développement sérieuse, un tel silence mériterait sanction.
« Et le groupe Accor ? »
— À notre connaissance, Accor n’a conduit aucune due diligence publique sur les bénéficiaires effectifs de la Compagnie Hôtelière et Immobilière du Congo. Le code de conduite de la chaîne exige pourtant l’identification de ses partenaires. Le silence des comités d’éthique est, à mon sens, une faute professionnelle aussi grave que la complaisance des banques.
« Les ambassades, alors ? »
— Huit notes verbales en dix-huit mois. Une lettre commune. Un rendez-vous séché par un ministre. Quand des chancelleries G7 acceptent que leurs représentations soient contournées par un chantier privé, c’est qu’elles ont jugé que d’autres dossiers comptaient davantage. Mais le contribuable congolais n’a pas à payer le prix de ce calcul diplomatique.
« Et le Canada, dont M. Dhrolia est ressortissant ? Les régulateurs congolais ? »
— Ottawa devrait, en principe, s’intéresser à la fortune d’un ressortissant qui édifie, dans un pays tiers, les résidences privées des décideurs publics qui lui attribuent les marchés publics. Aucune procédure ouverte à ce jour. Quant à nos régulateurs, j’ai moi-même signé plusieurs notes d’alerte ces trois dernières années. Aucune n’a reçu de réponse écrite. Un vieux professeur de droit administratif m’avait appris une phrase : le silence du supérieur n’est jamais innocent. Au Congo d’aujourd’hui, c’est devenu un mode de gouvernement.
À ce constat de fonctionnaire, Grâce M., finaliste en droit à l’Université de Kinshasa et auteure d’un mémoire sur la responsabilité des bailleurs internationaux dans les pays à risque, ajoute une lecture juridique sans appel : « Sur le strict plan du droit, le dossier Dhrolia tel qu’il s’écrit aujourd’hui réunit l’ensemble des éléments constitutifs d’une infraction de corruption transnationale au sens de la convention anti-corruption de l’OCDE. Que les institutions canadiennes, américaines ou européennes ne s’en saisissent pas, c’est leur affaire. Mais elles devront, un jour, en répondre devant l’histoire. »
La République réduite à un chantier
À Kinshasa, à Lubumbashi, à Kolwezi, dans la baie de Ngaliema, sur les berges du fleuve, jusqu’à Bandalungwa, jusqu’aux villas d’ambassadeurs déplacées, un homme d’affaires indo-canadien construit aujourd’hui la ville de ceux qui la gouvernent. Il construit l’aéroport public et la villa privée du ministre qui a signé le contrat. Il construit l’Assemblée provinciale et la maison personnelle de la gouverneure. Il construit le mémorial du Génocost et le palais du vice-Premier ministre. Il construit — avec les deniers de la République — le patrimoine de ceux qui ont, chacun à leur niveau, accepté qu’il en fût ainsi.
Ce n’est plus une affaire. C’est un système.
Rahim Dhrolia n’est pas, à ce jour, un homme condamné. Mais il est devenu, sous nos yeux, l’architecte opérationnel d’une mécanique de rétrocommission systémique — celui sans qui le pot-de-vin ne prendrait pas la forme respectable d’un permis de construire. Cette configuration ne relève plus du vocabulaire de l’affairisme ordinaire. Elle relève, en droit congolais comme en droit international, de la corruption active à haut niveau, du blanchiment aggravé par l’immobilier et du détournement de deniers publics.
Il reste à savoir si la République possède encore les institutions capables de le dire — et si, en attendant qu’elles se ressaisissent, nos partenaires étrangers se résoudront à parler haut. Faute de quoi, le Congo continuera de payer, en silence, le prix de la construction des palais de ses propres prédateurs.




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