Kinshasa, Budapest, Houston : le festin des fossoyeurs
- mutambak96
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Pendant que le Congo agonise, la Cour du Roi-Soleil trinque au Petrus — avant de s'envoler pour les États-Unis applaudir la Coupe du Monde.
Il est des spectacles que l’Histoire ne pardonne pas. Tandis qu’Ebola resurgit en RDCongo, que la guerre dévore l’Est sans répit, que vingt-sept millions de Congolais ne mangent pas à leur faim, que sept millions errent en déplacés sur les routes de leur propre pays et qu’un million ont fui chez les voisins, Félix et Denise Tshisekedi, eux, voyagent — et paradent jusque dans les tribunes de la Coupe du Monde de football, la coupe à la main et le sourire aux lèvres.
Caviar et Petrus quand le peuple pèse son manioc
Il y a trois jours à peine, pour l’anniversaire du président, on festoyait. Et quel festin. Le caviar Beluga ruisselait quand le peuple manque de sel ; la truffe blanche d’Alba parfumait des plats qu’un Congolais ne gagnera pas en dix ans ; foie gras, homard bleu de Bretagne, bœuf de Kobe et jambon pata negra se succédaient pendant qu’à quelques kilomètres une mère pesait le verre de farine de manioc dont dépend la survie de son enfant. On déboucha le Château Petrus, on fit chanter le Dom Pérignon et le Ruinart Blanc de Blancs ; on coupa les Cohiba Behike, on tendit le Rémy Martin Louis XIII dans son cristal. Une seule de ces bouteilles, un seul de ces bijoux Cartier ou Hermès qu’arbore la première dame, nourrirait un village pour une saison entière. Voilà l’obscénité faite banquet.
Jamais pareille frivolité au sommet de l’État
Jamais, dans l’histoire du Congo, on n’avait vu pareille légèreté au sommet de l’État. Ce ne sont plus des déplacements officiels, c’est une tournée de plaisirs. À Budapest, le 30 mai, il s’est invité à la finale de la Ligue des champions et jusque dans le vestiaire du Paris-Saint-Germain, en ami du président du club — l’attaquant portugais Gonçalo Ramos a lui-même rapporté la scène. Comble de l’ironie, on l’aurait même retenu à l’aéroport hongrois par crainte d’Ebola : l’épidémie qu’il laisse derrière lui le rattrapait jusqu’aux portes du stade. Et déjà, voici la Coupe du Monde — le tout porté par des jets privés affrétés aux frais de la République, ces VistaJet et autres appareils de luxe dont chaque vol engloutit des centaines de milliers de dollars du Trésor public et fait gonfler jusqu’à l’indécence le budget de la Présidence. Rien n’est trop beau pour le train de vie somptuaire du couple : Madame promène ses sacs Dior et ses parures de haute joaillerie quand ses compatriotes promènent leur faim. Loin, désormais, le temps où elle veillait, la nuit, au chevet des malades dans les hôpitaux de Bruxelles ; loin, le temps où Félix comptait ses maigres heures de livraison ou ses heures d’attente dans les files du CPAS. Le dénuement d’hier se prélasse aujourd’hui dans le cristal de Baccarat — et c’est le peuple qui règle l’addition.

Pendant que l’Afrique veillait au chevet du Congo
Le 16 juin, l’Afrique se penchait à son chevet : l’Union africaine convoquait un sommet d’urgence et débloquait un plan de riposte de 518 millions de dollars contre une épidémie que l’on pressent déjà comme la plus meurtrière de l’histoire du virus. Mais à l’évidence, le cœur du maître de Kinshasa battait ailleurs — au stade, à la table, dans la soute à grands crus de l’avion présidentiel. On expédie l’urgence d’un peuple par écran interposé ; on réserve sa présence pleine et entière aux gradins de la Coupe du Monde.
L’indécence de celle qui savait
L’image est connue : une reine, jadis, à qui l’on disait que le peuple n’avait plus de pain, aurait répondu qu’il mangeât donc de la brioche. Versailles fut englouti peu après. Mais ce qui se joue ici est plus grave encore. Marie-Antoinette, du moins, ignorait la misère ; Denise Nyakeru, elle, l’a touchée de ses mains. Soignante à Bruxelles, elle veillait naguère sur les corps fragiles et les vies vacillantes. Elle sait ce qu’est un ventre vide, une fièvre sans remède, une dignité au bord du gouffre. Et c’est elle qui, aujourd’hui, exhibe la haute joaillerie au-dessus d’un peuple affamé. Voilà l’indécence absolue : non l’ignorance des grands, mais l’oubli délibéré de celle qui, plus que personne, savait.
Du faux diplôme au trône : une légitimité introuvable
Quant à Félix-Antoine, l’énigme de son parcours en dit long sur la nature du règne. Débarqué à Bruxelles en 1985, il y enchaîna les petits métiers — chauffeur-livreur pour une société de la place, livreur de pizzas des années durant, se présentant volontiers comme postier — quand il ne hantait pas les bars de la capitale. Le travail modeste n’a jamais déshonoré personne ; ce qui déshonore, c’est l’imposture, et qu’aucun cursus sérieux ne soit jamais venu étayer la stature qu’il revendiquait. La justice belge et la Ville de Bruxelles l’ont établi sans détour : il n’a jamais obtenu le diplôme de marketing et communication qu’il faisait valoir, et le document produit à l’appui de sa candidature était dépourvu d’authenticité. Du livreur sans diplôme au palais de la Nation, la trajectoire est tout entière dans ce vice originel : un pouvoir qui ne repose ni sur le mérite éprouvé ni sur une légitimité incontestée, mais sur l’aplomb et la mainmise.
La forfaiture constitutionnelle et le sang du 12 juin
Et que dire du dessein qui couronne le tout ? Changer la Constitution — la fouler, plutôt — pour s’arroger un troisième mandat que la loi fondamentale interdit expressément, voilà la véritable forfaiture. Non pour servir, mais pour durer ; non pour rendre des comptes, mais pour s’en affranchir ; non pour répondre de ses fautes, mais pour s’en laver les mains. Celui qui clamait hier « Le peuple d’abord » le piétine aujourd’hui sans vergogne. Et lorsque ce peuple est descendu dans la rue, le 12 juin dernier, pour dire son refus, on l’a accueilli avec des gaz lacrymogènes et des tirs de sommation, blessant jusqu’aux figures de l’opposition. Un pouvoir qui matraque ceux dont il se réclame a déjà cessé de leur appartenir : il vit dans sa bulle, sourd, aveugle et seul.
L’arithmétique de l’abandon
Et que disent les chiffres, lorsque cesse la musique du banquet ? Ils accusent. Dans un pays où les besoins sociaux sont immenses, la santé ne reçoit que 9,41 % du budget national — loin des 15 % promis par le Protocole d’Abuja —, et l’agriculture, 5,41 %, quand la Déclaration de Maputo en exige au moins 10. Un système sanitaire exsangue face à Ebola ; des campagnes étranglées quand vingt-sept millions de bouches réclament du pain. On trouve des centaines de milliers de dollars pour un vol vers Budapest ; on n’en trouve pas pour soigner ni pour nourrir.
La dette qui finance la dette
La gestion de la dette ajoute le vertige à l’indécence. La RDC verse déjà près de 9 millions de dollars d’intérêts par mois sur son eurobond de 1,25 milliard — quelque 300 000 dollars par jour engloutis avant même qu’un seul dispensaire n’ait rouvert. La première tranche décaissée aurait sommeillé un temps dans des banques commerciales ; et lorsque, à la mi-mai, l’État a levé 86,6 millions de dollars en obligations du Trésor à 8 % — bien au-delà des 70 millions visés —, plusieurs sources soupçonnent que ce sont les banques dépositaires des liquidités de l’eurobond qui ont souscrit. La dette finance la dette ; l’argent tourne en cercle pendant que le peuple, lui, tourne à vide.
La pauvreté prospère quand la croissance parade
Et tandis que le pouvoir exhibe ses indicateurs de croissance, la misère, elle, gagne du terrain. Selon le PNUD, 67,9 % des Congolais vivent désormais sous le seuil national de pauvreté : plus de deux sur trois.
À quoi bon la croissance, lorsqu’elle n’allège ni une assiette ni une fièvre ? La Cour des comptes a nommé le mal : des ressources mal planifiées, mal contrôlées, détournées de leur destination. Le vrai défi n’est plus de produire la richesse, mais d’empêcher qu’on la dilapide. Car pendant qu’on sable le Petrus, c’est une nation entière que l’on abandonne — livrée à elle-même, à une détresse sans nom.
La malédiction des couples qui confondent l’État et leur ménage

Car l’Histoire est sans pitié pour les couples maudits. Le profil de l’autocrate cloîtré dans sa bulle, sourd à la clameur des siens, abonde dans la mémoire récente — et toujours flanqué d’une épouse trop visible, trop parée, dépourvue de toute légitimité d’origine. Le destin de « Félix & Denise » est déjà écrit. Il s’achèvera comme celui de Zine el-Abidine et Leïla Ben Ali en Tunisie, de Ferdinand et Imelda Marcos aux Philippines, d’Alberto et Susana Fujimori au Pérou, de Robert et Grace Mugabe au Zimbabwe, de Slobodan et Mira Milošević en Serbie, de Bachar et Asma al-Assad en Syrie, de Jean-Claude et Michèle Duvalier en Haïti — voire, pire encore, de Nicolae et Elena Ceaușescu en Roumanie.
Tous ont connu la même chute, pour la même raison : lorsque le pouvoir personnel fusionne avec le pouvoir conjugal et familial jusqu’à supplanter les institutions, il enferme le Roi-Soleil dans une solitude minérale et précipite sa perte. La Cour banquette ; le royaume meurt de faim ; et le sol, sous le trône doré, se dérobe déjà.
Quant à nos deux tourtereaux, plus rien désormais ne saurait les sauver.
L’Histoire est en marche. Inexorablement.




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