Cinq ombres et un fauteuil
- mutambak96
- 24 juil.
- 8 min de lecture

Dans les coulisses du dialogue prochain national, la question qui agite Kinshasa n'est pas celle que l'on croit.
Le 17 juillet, sortant du Palais de la Nation, le cardinal Fridolin Ambongo a lâché une phrase que personne n'a relevée : les conditions du dialogue seront précisées « chemin faisant ». Traduisez : on ouvre une pièce sans savoir qui y entrera, ni ce qu'on y signera, ni ce qu'on y vendra.
Depuis, dans les salons de la Gombe, une arithmétique feutrée a remplacé le débat public. On ne parle plus de Constitution. On parle de fauteuil. Et en RDCongo, un fauteuil vaut souvent plus qu’un principe.
Cinq hommes le convoitent. Aucun ne l'avouera. Tous y travaillent.
La leçon qu’on feint d’oublier
Avant les portraits, un rappel que nos aspirants connaissent par cœur et qu'ils espèrent que vous, vous ayez oublié.
En 1991, la Conférence nationale souveraine porte Étienne Tshisekedi à la Primature. Il y reste quelques jours. En 2016, l'accord de la Saint-Sylvestre promet solennellement la Primature à l'opposition : elle échoit à Samy Badibanga, puis à Bruno Tshibala. Deux hommes issus de l'UDPS, que l'opposition a cessé de reconnaître comme siens le matin même de leur nomination.
La leçon tient en une ligne, et il faut avoir le courage de l'écrire : chez nous, la Primature n'a jamais été une conquête de l'opposition. Elle a toujours été un achat du pouvoir.
Le fauteuil n'est pas un trophée. C'est un piège à ressort. Voici ceux qui s'en approchent.
I. Adolphe Muzito. Le comptable
La scène : un hôtel de Bruxelles. Une enveloppe de vingt mille euros passe d'une main à l'autre. Celle qui la reçoit s'appelle Chantal Ngalula. Elle est l'épouse du Premier ministre de la République démocratique du Congo.
Nous sommes entre 2010 et 2012. En février 2023, le tribunal correctionnel de Bruxelles condamne l'intermédiaire, l'ancien ministre wallon Serge Kubla : deux ans avec sursis, soixante mille euros d'amende, six cent mille euros de confiscation, pour corruption de mandataires congolais et blanchiment. Soyons scrupuleux — cela vaut mieux que d'être bruyant : le tribunal n'a pas retenu cette enveloppe-là comme un pot-de-vin. Il a condamné Kubla pour à peu près tout le reste. Le ministère public, lui, y voyait un acompte sur une somme évaluée à cinq cent mille euros. Adolphe Muzito n'a jamais été poursuivi. Il a seulement laissé son nom dans un jugement européen, au chapitre des enveloppes d'hôtel.
Le reste du parcours est d'une régularité de métronome. Inspecteur des finances. Disciple de Gizenga. Ministre du Budget, puis Premier ministre de 2008 à 2012. Suspendu du PALU en 2015 pour cause de trop grande personnalité. Fondateur de Nouvel Élan. Candidature recalée en 2018. Ralliement à Fayulu au sein de Lamuka. Opposant, donc. Farouche, même.
Jusqu'au 8 août 2025, où il devient vice-Premier ministre chargé du Budget. La presse internationale titra ce jour-là que le chef de l'État nommait deux opposants dans son gouvernement. Il n'existe pas de meilleure définition de la méthode — ni de l'article que vous lisez.
Détail qui n'en est pas un : le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, fit ses classes comme conseiller en communication à la Primature de Muzito, entre 2008 et 2011, avant d'être élu sur la liste du PALU. Chez nous, la relève se recrute rarement loin du berceau.
Muzito ne postule pas à la Primature. Il y revient. Chez lui, l’ambition n’est pas un mouvement : c’est un retour sur investissement.
II. Antipas Mbusa Nyamwisi. Le seigneur des corridors
La scène : septembre 2002, Nyankunde, au sud de Bunia. Des blessés sont égorgés dans les lits de l'hôpital. Amnesty International et Human Rights Watch documenteront le massacre de centaines de civils, en majorité hema. D'autres sources avancent près de mille cinq cents morts.
Les assaillants : l'Armée du peuple congolais, branche armée du RCD-K/ML, et des milices ngiti alliées. Le chef du RCD-K/ML s'appelait Antipas Mbusa Nyamwisi. Il n'a jamais été poursuivi par la Cour pénale internationale. Germain Katanga, lui, y fut condamné en 2014 — et parla devant ses juges de celui qui, à l'époque, les protégeait.
Vingt-quatre ans plus tard, le même homme est l'un des politiques congolais les mieux introduits du continent. Né à Mutwanga en 1959, fils de pasteur, frère d'un martyr de la démocratisation assassiné à Butembo, il a signé Sun City, dirigé les Affaires étrangères, la Coopération régionale, puis l'Intégration régionale sous Félix Tshisekedi. On le dit encore ministre : il ne l'est plus depuis février 2024, date à laquelle il a préféré son siège de député. Le geste n'est pas anodin. On ne quitte pas un maroquin, sauf quand on en attend un meilleur.
Depuis mai 2025, il réclame un dialogue national sans exclusion. Avant tout le monde. Kampala l'écoute, et Kampala coopère aujourd'hui militairement avec Kinshasa dans le Nord-Kivu et l'Ituri. Voilà un Premier ministre capable de parler à Museveni, à Luanda et à Dar es Salaam dans la même semaine. L'atout est réel.
Et l'objection l'est tout autant. Car dans l’Ituri, certains noms ne s’effacent pas : ils hantent.
III. Martin Fayulu. L'opposant qui a déjà dit oui
La scène : le 5 juin 2025, Palais de la Nation. Accolade chaleureuse devant les photographes de la présidence. Deux heures d'entretien. À la sortie, l'opposant déclare : « Nous devons créer un camp de la patrie ».
Interrogé sur une éventuelle participation aux institutions, il répond que le sujet n'a pas été abordé. Ce n'est pas un démenti. C'est une porte que l'on pousse du pied en regardant ailleurs.
Comprenons bien le personnage, car il mérite mieux que la caricature. Ancien cadre pétrolier devenu tribun, spolié en 2018 d'une victoire dont le pays entier connaît le chiffre, Martin Fayulu a payé sa constance de huit années de désert. Cette blessure lui tient lieu de titre, et elle est légitime.
Mais elle ne dispense pas de l'inventaire. Son « camp de la patrie », qu'il adosse à l'article 63 de la Constitution, repose sur un socle unique : la dénonciation de l'agression rwandaise. C'est-à-dire exactement le terrain sur lequel le pouvoir a bâti sa communication. Sur la souveraineté, Fayulu et Tshisekedi tiennent, à la virgule près, le même discours. Sur la corruption, les détentions arbitraires, la milice qui frappe les manifestants, l'opposant est nettement moins bavard. Et sur l'entreprise d'exclusion menée au nom de la congolité - celle qui voudrait écarter de la magistrature suprême les Congolais dont les deux parents ne le seraient pas -, il n'a jamais élevé la voix. Ce silence n'est pas un oubli. C'est un contrat. Et dans ce pays, les contrats non écrits sont souvent les plus tenaces.
Ajoutons ce que tout le monde sait et que peu écrivent : en maintenant sa candidature en 2023 pour un score officiel voisin de cinq pour cent, il a dispersé les voix du changement. Le pouvoir, lui, a compté.
Originaire du Bandundu, doté d'une audience réelle à l'Ouest et d'un verbe qui porte, il offre au régime le profil idéal : l'opposant que l'on peut nommer sans rien céder. Et lui y verrait un marchepied. Car la Primature procure ce dont un candidat à la présidence ne dispose jamais dans l'opposition : les moyens.
IV. Delly Sesanga. Le juriste qu'on a désarmé
La scène : aéroport de N'Djili, dimanche 28 juin 2026. Un député national, blessé par balle seize jours plus tôt lors du sit-in du 12 juin, se présente à l'embarquement pour aller se faire soigner. La Direction générale des migrations lui retire son passeport. Il ne le récupérera que le 3 juillet.
Voilà pour ceux qui rangeraient Delly Sesanga au rayon des ambitieux de salon.
Avocat aux barreaux de Paris et de Kinshasa, docteur en droit international public, fils de sénateur, ancien directeur de cabinet de Jean-Pierre Bemba, ministre du Plan en 2006, député de Luiza sans interruption depuis vingt ans, président de l'Envol : c'est, sur le fond, le dossier le plus solide des cinq. Sur les questions constitutionnelles, il n'a probablement pas d'égal dans la classe politique congolaise. Il s'était désisté en faveur de Moïse Katumbi en 2023. Il conduit aujourd'hui la Coalition 64, qui a fixé au 15 août l'échéance de ses exigences.
Sa position sur le dialogue est plus fine qu'on ne le prétend. Accepter de discuter, dit-il, n'est pas renoncer au combat. Et sur les garanties, il tranche : «Je ne fais pas confiance à Tshisekedi mais aux pères de l'Église ». C'est le propos d'un homme qui entre dans une pièce en ayant repéré les sorties.
L'obstacle qu'on lui oppose, on le murmure sans jamais l'écrire : il serait du Kasaï, comme le chef de l'État, et cette coïncidence de géographie suffirait à le disqualifier. Que ce calcul existe, personne n'en doute. Qu'il soit recevable, jamais. Un pays qui distribue ses fonctions selon les provinces de naissance n'a pas de gouvernement : il a un partage de dépouilles. Le seul reproche fondé que l'on puisse lui adresser est ailleurs : dans une négociation politique, la science du droit protège beaucoup moins qu'on ne l'imagine.
V. Christian Mwando. Le cheval de Troie
La scène : novembre 2025. Le président du groupe parlementaire de l'opposition se rend auprès du secrétaire permanent de l'Union sacrée pour solliciter l'appui de la majorité en faveur de sa candidate au poste de rapporteur adjoint de l'Assemblée nationale. La démarche est publique. Elle sera désapprouvée jusque dans son propre parti.
Élu de Moba dans le Tanganyika, président de l'UNADEF, ministre d'État au Plan d'avril 2021 à décembre 2022, Christian Mwando Nsimba a quitté le gouvernement lorsque Moïse Katumbi a retiré Ensemble pour la République de l'Union sacrée. Depuis mars 2024, il préside le seul groupe d'opposition de la législature.
Son bilan de tribune n'est pas contestable : c'est lui qui, le 27 mai 2026, a annoncé le retrait de son groupe des travaux sur la loi référendaire, dénonçant une révision menée en violation de la Constitution et une entreprise qu'il a qualifiée de balkanisation. Sur ce terrain-là, il n'a pas plié.
Mais l'épisode de novembre dit autre chose, et le pouvoir l'a parfaitement entendu : cet homme sait transiger. C'est précisément ce qui fait de lui le candidat le plus utile à l'Union sacrée.
Faites le calcul à la place de ceux qui le font. Nommer un lieutenant de Katumbi à la tête d'un gouvernement d'union, c'est obtenir trois résultats d'un seul geste : neutraliser l'opposition la mieux structurée du pays ; l'associer d'avance aux échecs d'un exécutif qu'elle ne contrôlera pas ; et abîmer, dix-huit mois durant, la candidature présidentielle qu'elle prépare. Le fauteuil, ici, n'est pas une récompense. C'est une incision chirurgcale.
Ce qui se joue vraiment
Qu'on ne se méprenne pas sur l'objet de ces lignes. Vouloir gouverner n'est pas un vice, et feindre de s'en indigner serait la plus commode des hypocrisies. La question n'est pas de savoir qui veut la Primature. Elle est de savoir ce que la Primature vaudra le jour où on la distribuera.
Un gouvernement d'union nationale ne vaut que s'il corrige ce qui a produit la crise. Sinon il ne la corrige pas : il la repeint, et il achète le silence de ceux qui la dénonçaient. Trois conditions permettent de distinguer l'un de l'autre. Elles sont simples, écrites, vérifiables par n'importe quel citoyen.
La libération de tous les prisonniers politiques, avant la négociation et non au fil des marchandages. L'abandon formel et écrit de toute modification de la Constitution - car on ne répartit pas des fonctions sous un texte que l'on s'apprête à réécrire. Une réforme de la Commission électorale et de la Cour constitutionnelle qui rende 2028 crédible.
Si ces trois conditions sont réunies, le nom du Premier ministre importera peu : les institutions tiendront. Si elles ne le sont pas, le nom importera moins encore. L'homme choisi ne sera pas un chef de gouvernement. Il sera une signature au bas d'un procès-verbal de reddition.
Notre histoire est encombrée de ces hommes-là. Elle ne retient jamais leur nom bien longtemps. Mais elle retient toujours le prix qu’ils ont fait payer au pays.




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