Jean-Pierre Bemba : le grand prédateur de la République
- mutambak96
- il y a 12 heures
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Quand la capture des institutions remplace l'État et que les Congolais paient le prix du silence
Dans les eaux troubles des finances publiques congolaises, un grand squale écume les océans institutionnels à la recherche de ses proies. Sept ans après sa sortie de la prison de La Haye, Jean-Pierre Bemba, sans autre source de revenus connue que les fonctions publiques qu'il occupe, s'est constitué un empire qui défie les lois de la gravité financière. L'ancien chef de guerre devenu vice-Premier ministre vole désormais dans son jet privé Challenger, acquis auprès de Philippe Demoerloos, homme d'affaires belge lui-même dans le collimateur du fisc de son pays. Une trajectoire patrimoniale vertigineuse pour un homme officiellement sans fortune à sa libération.
Kindu, l'image qui a tout résumé
Le vendredi 19 décembre 2025, un Boeing 737-800 d'Air Congo atterrit à l'aéroport de Kindu. À l'ouverture de la porte, aucune passerelle n'est disponible. Les passagers, abandonnés pendant des heures dans une cabine surchauffée, finissent par ouvrir eux-mêmes la porte et sautent sur le tarmac depuis trois mètres de hauteur. Les vidéos deviennent virales. « À défaut d'un tapis rouge, les passagers ont eu droit à un saut dans le vide », titrera un média local. C'était le premier vol d'Air Congo à destination de Kindu — un baptême du feu qui met en lumière l'écart béant entre les annonces de modernisation et la réalité des infrastructures.

De l'espoir sécuritaire à la dérive financière
À son retour au pays, Jean-Pierre Bemba bénéficiait d'un capital d'espoir. En pleine guerre à l'Est, le président Félix Tshisekedi lui confie le ministère de la Défense en mars 2023. Les résultats militaires ne suivront jamais. En revanche, les marchés opaques se multiplient. La Cour des comptes évoquera près d'un milliard de dollars dépensé sans contrepartie vérifiable. Un rapport parlementaire de mars 2025 confirmera l'ampleur du désastre : 722 millions de dollars de détournements présumés, des contrats signés sans appels d'offres, des livraisons fantômes. Le ministre qui devait sauver le pays s'est servi.
Transports : la capture institutionnelle et familiale
Transféré aux Transports en mai 2024, Jean-Pierre Bemba hérite de la tutelle d'environ quinze entreprises publiques : RVA, SCTP, RVF, Congo Airways, Air Congo. Un empire dans l'empire. Très vite, une supervision familiale de facto s'installe. Les procédures deviennent illisibles, les marchés non documentés, les flux financiers introuvables. Chaque décision passe par un filtre unique : le cabinet du Vice-Premier Ministre.
Au cœur de ce dispositif, une figure s'impose : Jonathan Bemba, le fils du vice-Premier ministre. Il accompagne partout son père, le représente dans certaines réunions stratégiques, et s'est arrogé un pouvoir informel qui fait trembler les mandataires. À son entrée dans une pièce, les directeurs généraux sont contraints de se lever. Ceux qui restent assis sont suspectés de déloyauté et se mettent en danger de révocation. Un rituel de cour qui rappelle les heures les plus sombres du mobutisme. Dans le sillage de Jonathan Bemba, un personnage inattendu est entré dans le jeu congolais : Mike Touzard, jeune homme d'affaires belge devenu millionnaire à vingt-huit ans grâce à la vente de tests Covid. Comment passe-t-on des tests antigéniques à l'antichambre du pouvoir congolais ? De quoi intéresser le fisc belge, qui surveille de près les fortunes rapides de ses ressortissants en RDC.
Permis de conduire et mobilité : la rente de masse
Depuis fin 2024, le nouveau permis de conduire biométrique est imposé à tous les conducteurs pour 71 à 89 dollars — dans un pays où le salaire moyen dépasse rarement 100 dollars. Des millions de Congolais sont concernés. Aucun prestataire n'est clairement identifié. Aucun contrôle indépendant n'existe. À Kinshasa, la mobilité est désormais fiscalisée à hauteur de 564 dollars par an par automobiliste. Une ponction massive qui transforme le simple fait de se déplacer en privilège de classe.
Aéroports : le cœur de l'affairisme
C'est à Ndjili que se concentre le scandale le plus massif. Le projet de modernisation dépasse 500 millions de dollars. Or, l'option techniquement réaliste présentée par la concurrence était estimée à 150 millions. L'écart — environ 350 millions — demeure sans justification crédible. Sous la coordination de Bemba, Rahim Dhrolia, attributaire du marché, construit parallèlement les immeubles privés de tous les responsables impliqués. Le palais que Bemba érige dans la baie de Ngaliema est le fruit de cette rétrocommission.
Un opérateur économique ayant soumissionné à Ndjili témoigne sous anonymat :
« Quand avez-vous compris que le marché vous échappait ? »
— Dès le premier rendez-vous. Sans passage par le cabinet du Vice-Premier Ministre, mon dossier n'avancerait pas. Le pourcentage était non négociable : quinze pour cent. J'ai préféré me retirer. Ceux qui acceptent surfacturent pour couvrir la commission. C'est mathématique.
Lualaba : la pression sur les provinces
Dans les provinces minières, la pression s'intensifie. Au Lualaba, 12 millions de dollars sont facturés pour 4 kilomètres de voirie. À Tenke, une déviation ferroviaire de 4 km coûte 12 millions. La surfacturation est devenue la norme.
Un collaborateur de la Gouverneure du Lualaba décrit l'ambiance :
« La pression est constante. Chaque projet d'envergure doit recevoir l'onction du Vice-Premier Ministre. Et cette onction a un prix. Madame la Gouverneure résiste, mais on nous fait comprendre que notre budget pourrait être réexaminé si nous ne coopérons pas. »
Transport fluvial : des drames récurrents, aucune réforme
Sur les fleuves congolais, la mort rôde. Octobre 2023 : naufrage Mbeya-Mbeya-Mbandaka, dizaines de morts. Juin 2024 : Mongala, 30 morts. Septembre 2024 : rivière Kwa, plus de 40 morts. Janvier 2026 : lac Maï-Ndombe, nouveau drame. Près de dix accidents majeurs par an, plusieurs centaines de morts. Les causes sont connues : surcharge, absence de contrôle, navigation anarchique. Les enquêtes sont annoncées. Rien ne change.
À Mbandaka, un parent de victime témoigne :
« Mon frère est mort parce que les bateaux ne sont pas contrôlés. On nous a promis une enquête, des indemnités. Rien n'est venu. Pendant que nos familles pleurent, ceux qui devraient nous protéger volent en jet privé. »

Ogefrem : l'arroseur arrosé
En février 2025, Bemba exhibe fièrement un chèque d'un million de dollars de l'Ogefrem pour l'effort de guerre. Le 22 janvier 2026, il convoque le directeur général pour exiger des explications sur 1,6 million. Le directeur sort ses documents : la traçabilité est complète. L'arroseur est arrosé.
L'enrichissement inexplicable
Comment un homme sorti de prison en 2018, après dix années de détention à La Haye, sans patrimoine déclaré, a-t-il pu constituer un tel empire ? Une compagnie aérienne, un jet Challenger, un palais à Ngaliema, le financement d'un parti politique. La réponse est dans les marchés publics, les rétrocommissions, la capture des flux financiers. Ce n'est pas une série d'accidents. C'est un système.
Ce qui se joue dépasse un homme
Ce qui se joue aujourd'hui en République démocratique du Congo dépasse la question d'un homme ou d'un ministère. Ce qui est en cause, c'est un mode de gouvernance où l'État n'anticipe plus, ne contrôle plus, et ne protège plus. Quand des passagers sautent d'un avion faute de passerelle, quand des fleuves deviennent des cimetières, quand se déplacer en ville devient un privilège fiscal, il ne s'agit plus de dysfonctionnements isolés, mais d'un système installé.
À l'approche d'un dialogue politique annoncé comme inclusif, une exigence s'impose : remettre l'État au centre, restaurer la transparence, imposer le contrôle indépendant et exiger la reddition des comptes.
L'ombre d'une ambition
La fortune amassée par Jean-Pierre Bemba lui permet aujourd'hui d'envisager la conquête du pouvoir. Sa posture d'allié de Félix Tshisekedi pourrait n'être qu'une posture d'attente : succession négociée — improbable au regard de l'organisation actuelle du pouvoir — ou coup de force militaire, hypothèse que son expérience intime des structures de l'armée rend plausible. L'entourage présidentiel surveille. Les services de sécurité des pays voisins observent. Les chancelleries occidentales analysent.
Un diplomate occidental en poste à Kinshasa, sous couvert d'anonymat, résume la situation avec une franchise glaçante :
« Bemba accumule comme s'il préparait quelque chose. L'argent, les réseaux, les hommes. Il connaît l'armée de l'intérieur. Il sait où sont les failles. Tshisekedi le garde près de lui pour mieux le surveiller, mais c'est un pari risqué. On ne domestique pas un fauve en le nourrissant. On l'engraisse. »
La grande hypothèque demeure le procès Lumbala à Paris. Roger Lumbala y cite Bemba comme auteur des crimes de l'opération « Effacer le tableau » en Ituri — massacres, viols, pillages commis par les troupes du MLC. L'ombre de ce passé plane sur toutes les ambitions présentes.
L'histoire rattrape toujours.
