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  • mutambak96

Enquête sur la mort programmée de Baba Kyungu wa Kumwanza


« Tu ne devrais pas aller à Kinshasa. Je ne vois pas l’intérêt que tu as à aller là-bas. Je ne sens pas ce voyage ». C’est dans ces termes que Mireille, l’épouse de Baba Kyungu s’adresse à son mari. Depuis quelques jours, celui-ci est appelé par le président Tshisekedi à le rejoindre dans la capitale. Le vieux lion katangais hésite. Lui non plus ne sent pas ce déplacement. Il n’en voit pas l’importance. Il s’ouvre à son entourage. Mais il n’a pas le choix. Il ne peut manquer à son devoir d’apporter son soutien au Chef de l’Etat qu’il considère comme son fils lui laissé par son frère Tshisekedi.

Par ailleurs, le patriarche a entre les mains les 80.000 Usd qui constituent l’argent de la cotisation initiée par l’Assemblée provinciale du Haut Katanga pour les sinistrés de Goma.

Le Vieux ne veut pas voyager seul. Il constitue sa délégation. Son ministre de l’Intérieur Michel Kikontwe et son fils aîné Marcel en feront partie et l’accompagneront. Les trois hommes ne savent pas encore le destin qui les attend.

Sitôt débarqués dans la capitale congolaise, rendez-vous sont pris auprès du Président du Sénat Modeste Bahati, de l’Assemblée Nationale Christophe Mboso et du Premier Ministre Sama Lukonde. Tous disposent de leur propre suite à l’hôtel du fleuve où loge le patriarche. Dans la foulée, une rencontre est programmée avec l’ancien ministre de l’Intérieur Gilbert Kankonde. Si le patriarche s’est déplacé pour rencontrer les chefs des Institutions, en ce qui concerne l’ancien ministre, la rencontre aura lieu dans le lobby de l’hôtel.

Sitôt débarqué à l’hôtel du fleuve, les deux hommes s’installent avec les membres de leur délégation. Gilbert Kankonde est accompagné d’un inconnu. Baba fait immédiatement acheter au bar une bonne bouteille de vin rouge. La discussion commence. Kankonde l’invite à dîner chez lui. Baba confirme à l’ancien ministre de l’Intérieur qu’il a également une invitation à dîner du Président du Sénat.

Lors de leur échange de vues sur la situation du pays, en bon défenseur des Katangais, Baba dit : "Ce n’est pas possible ! Déjà que c’est difficile de défendre Tshisekedi chez moi au Katanga, maintenant que vous faites la chasse à tous les swahilophones, vous me créez encore plus de problèmes". Prenant exemple du cas du responsable de la DGI, le Vieux hausse le ton. "Il faut que vous cessiez de prendre le Katanga pour votre vache laitière", lâche-t-il à l’ancien ministre. Comme il en a l’habitude, il ne mâche pas ses mots. La conversation est tendue. Sitôt la rencontre terminée, Gilbert Kankonde et son ami se retirent. Leurs deux verres sont restés pleins. Il n’y ont pas touché. Ni l’un ni l’autre n’ont pris une goutte de vin. Ce détail n’a pas échappé à Baba et aux membres de sa délégation. "Comment n’ont-ils pas pris une seule goutte du vin que nous venons d’acheter au bar ?", s’interroge un proche de Baba qui lui, à son tour, relève avec sa gouaille habituelle que "Et pourtant ce vin n’a pas été fabriqué au Katanga".

Quelques heures après leurs échanges, le téléphone de Baba retentit. C’est Gilbert Kankonde en bout de ligne. L’ancien ministre de l’Intérieur confirme à Baba que Félix Tshisekedi va le recevoir et l’inviter à dîner. Lors du repas qu’ils prendront ensemble, l’ancien ministre lui confirme qu’ils pourront discuter de tous les dossiers. "Si les hommes du Président n’ont pas accepté de boire un verre avec nous, comment avoir confiance dans ceux qu'ils vont nous servir à table chez le Chef de l’Etat", réplique un membre de la délégation qui a suivi la conversation. La tension est palpable. La suspicion la plus grande s’est installée.


En évoquant à son épouse l’incident des deux verres de vin auxquels Kankonde et son ami n’ont pas touché, Baba Kyungu prend la situation avec lucidité. "Ces gens-là se méfient toujours de moi", lui dit-il. "Ils n’ont toujours pas pardonné les évènements de 92 !". Le sombre pressentiment de Mireille Kyungu va se transformer en prémonition.

Marcel Kyungu

Au sein de la délégation katangaise règne un très profond malaise. La peur et le doute ont gagné les proches de Baba. Aucun d’entre eux ne veut le voir partir au dîner offert par Félix Tshisekedi. Son épouse, elle aussi, exprime à nouveau à son mari ses craintes. En dépit des réticences de ses proches, Baba se prépare. Il part seul au rendez-vous. Il est déterminé à dire au Président ce qu’il pense de sa politique d’exclusion des leaders et des cadres Katangais. A la cité de l’Union Africaine, la table est prête. Seul Félix Tshisekedi détient à ce jour le secret de leur dernière conversation.

De retour de la Cité de l’Union Africaine, le vieux lion katangais retrouve son épouse. Il passe une mauvaise nuit. Il se plaint de maux de ventre et d’une fatigue générale. Dans la matinée, il se prépare à rentrer à Lubumbashi. On fait venir un infirmier afin d’effectuer les prélèvements en vue du test Covid obligatoire avant de prendre l’avion. Dans l’après-midi, le résultat tombe. Baba est négatif.

Le 1er août il prend le vol retour. Pendant deux jours, son état de santé s’aggrave. Son épouse Mireille qui est demeurée à Kinshasa est saisie par téléphone que son mari est entré en phase de détresse. Il ne réagit plus. Elle rentre précipitamment dans la capitale cuprifère. Baba est hospitalisé en soins intensifs dans une des meilleures formations médicales de la ville. Les médecins sont inquiets. Le tableau clinique de leur illustre patient est sombre. Un autre test COVID annonce que Baba est positif. Son état de santé ne cesse de décliner. L’évacuation sanitaire à l’étranger est préconisée.

La Présidence de la République et le Premier Ministre sont saisis de l’urgence. Il faut chercher un endroit où le malade pourra suivre un traitement. On appelle Bruxelles, Paris, les autorisations tardent. Finalement, la décision est arrêtée que Baba sera évacué vers la France. Il faut dans l’urgence affréter un avion médicalisé. Tout cela dans le plus grand secret. La rumeur gagne Lubumbashi. Il ne faut pas qu’elle se propage. D’autant que Marcel Kyungu est aussi très malade. Lui aussi a contracté le virus mortel. Son état de santé est également très préoccupant. Et la loi des séries continue. Le ministre Michel Kikontwe ne se porte pas mieux. Les médecins assistent impuissants à l’hécatombe.

Enfin l’avion affrété par Kinshasa atterrit à Lubumbashi. Comble de malheur, l’appareil n’est pas médicalisé. Alors qu’il devrait disposer de tous les appareils déployés dans une chambre de soins intensifs, l’avion venu d’Angola ne possède qu’une petite bombonne d’oxygène et d’un défibrillateur. Tout cela n’est absolument pas adapté au transport d’un malade en détresse. Ce qui devait arriver survient dès que l’appareil décolle. Les poumons de Baba sont compressés par la pression atmosphérique d’un vol à haute altitude. Sa tension artérielle monte. Son cœur s’emballe. La situation est critique. Le commandant de l’appareil est informé que l’issue fatale est proche. Il faut absolument atterrir au plus vite. Les appels sont lancés pour dérouter l’avion vers un aéroport. Kinshasa est informé. L’autorisation d’atterrissage n’est pas accordée. Finalement, l’avion rentre à Luanda d’où il a décollé quelques heures plus tôt. Baba est entre la vie et la mort.

A peine débarqué dans la capitale angolaise, le Vieux lion est transporté d’urgence dans une formation médicale où les premiers soins d’urgence sont administrés et pris en charge par les autorités angolaises. Il faut absolument stabiliser avant de penser à repartir vers la France.

Finalement au bout de deux semaines d’efforts, les médecins n’arriveront pas à sauver leur patient. Le 13 août Baba s’éteint. Quelques jours après la mort de Marcel emporté lui aussi à l’issue de son séjour à Kinshasa. Quant au ministre Kikontwe, il sera transporté vers l’Afrique du Sud. La prémonition se sera avérée exacte. Vraiment personne ne sentait ce dernier voyage à Kinshasa !


Bernard Mulumba

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